Décret du 5 décembre 1994

Sécurité anesthésique et responsabilité

Le décret « sécurité anesthésique » ne se contente pas d’organiser les établissements : il fournit au juge une grille de lecture. Consultation pré-anesthésique, visite, monitorage, salle de surveillance post-interventionnelle — chaque obligation manquée devient un manquement caractérisé, et fait basculer un dossier d’aléa en faute.

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Sécurité anesthésique
D.6124-91 à D.6124-103
Le levier n°1
avant l’intervention programmée
Plusieurs jours
délai de la visite pré-anesthésique
24 h
capacité minimale d’une SSPI créée
4 postes

Le décret de 1994, devenu les articles D.6124-91 et suivants

Le décret n° 94-1050 du 5 décembre 1994 a fixé les conditions techniques de fonctionnement des établissements de santé pour la pratique de l’anesthésie. Il a transformé une discipline en un parcours obligatoire.

Ce décret a été abrogé en tant que texte autonome en 2005, mais son contenu a été intégralement codifié aux articles D.6124-91 à D.6124-103 du code de la santé publique. C’est cette référence qu’il faut citer aujourd’hui : les experts et les juridictions raisonnent article par article.

Son importance juridique tient à un mécanisme simple. La responsabilité médicale ne s’engage qu’en cas de faute, et la faute suppose un écart par rapport à un standard. Le décret écrit ce standard. Là où l’expert devait autrefois reconstruire les règles de l’art, il n’a plus qu’à vérifier une conformité.

Code de la santé publique

Article D.6124-91 — les quatre obligations socles

Pour tout patient dont l’état nécessite une anesthésie générale ou locorégionale, l’établissement assure : une consultation pré-anesthésique pour toute intervention programmée ; les moyens nécessaires à la réalisation de l’anesthésie ; une surveillance continue après l’intervention ; une organisation permettant de faire face à tout moment à une complication.

Consultation et visite pré-anesthésiques : deux temps distincts

Les confondre est l’erreur la plus fréquente, et la plus coûteuse en expertise.

Consultation pré-anesthésiqueVisite pré-anesthésique
QuandPlusieurs jours avant l’interventionDans les 24 heures précédant l’acte
Pour quiToute intervention programméeTout patient devant être anesthésié
Par quiUn médecin anesthésiste-réanimateurUn médecin anesthésiste-réanimateur
TraceDocument écrit versé au dossier médicalConsignée au dossier

Article D.6124-92 du code de la santé publique.

Le délai de « plusieurs jours » n’est pas décoratif. Il existe pour que la consultation puisse déboucher sur des examens complémentaires, des consultations spécialisées ou une modification de la stratégie. Une consultation réalisée la veille d’une intervention programmée prive le patient de ce temps utile, et l’expert le relèvera.

La stratégie anesthésique est elle-même encadrée : l’article D.6124-94 impose qu’elle soit établie par écrit, mise en œuvre sous la responsabilité d’un médecin anesthésiste-réanimateur, en tenant compte de la consultation et de la visite.

Ce qui n’est pas tracé est considéré comme non réalisé

C’est la formule que les experts appliquent, et elle vaut pour tout le parcours : dépistage bucco-dentaire, information sur les risques, antibioprophylaxie, paramètres de surveillance. Un acte parfaitement réalisé mais non consigné devient, au contentieux, un acte non réalisé.

Les moyens exigés pendant l’anesthésie

Surveillance et matériel imposés
  • Contrôle continu du rythme cardiaque et surveillance tensionnelle (D.6124-95)
  • Arrivée de fluides médicaux et aspiration par le vide (D.6124-96)
  • Administration de gaz et vapeurs anesthésiques
  • Matériel d’intubation trachéale et de ventilation artificielle
  • Monitorage de l’oxygène et du gaz carbonique
  • Surveillance clinique continue pendant toute la durée de l’anesthésie
Ce que le décret n’encadre pas
  • La technique anesthésique retenue, qui relève de votre indépendance professionnelle
  • Le nombre de patients pris en charge simultanément, non chiffré par le texte
  • La notion de « pouvoir intervenir à tout moment », laissée à l’appréciation du juge

Le décret impose aussi un tableau de programmation opératoire établi conjointement par les chirurgiens, les anesthésistes et le responsable du secteur opératoire (article D.6124-93). C’est une pièce que l’expertise réclame systématiquement lorsque la question de la disponibilité de l’anesthésiste se pose.

La salle de surveillance post-interventionnelle

La SSPI concentre une part importante du contentieux, parce qu’elle est le seul endroit où le décret fixe des seuils chiffrés.

La surveillance continue post-interventionnelle vise les effets résiduels des médicaments anesthésiques et la gestion des complications. Elle commence en salle d’intervention dès la fin de l’anesthésie, ne s’interrompt pas pendant le transfert, et se poursuit jusqu’au retour et au maintien de l’autonomie respiratoire, de la stabilité circulatoire et de la récupération neurologique (article D.6124-97).

Lieu
Une SSPI, sauf admission directe en soins intensifs ou en réanimation (D.6124-98).
Équipement
Monitorage cardiaque avec alarmes, contrôle de l’oxygène et de la saturation, assistance ventilatoire avec alarmes, défibrillateur accessible (D.6124-99).
Implantation
À proximité des sites d’intervention ; capacité minimale de quatre postes pour une salle nouvellement créée (D.6124-100).
Effectifs
Personnel paramédical affecté exclusivement à la salle, au moins un infirmier formé, si possible un IADE ; à partir de six postes occupés, deux agents au minimum (D.6124-101).
Autorité médicale
Le personnel est placé sous la responsabilité d’un médecin anesthésiste-réanimateur qui intervient sans délai, décide du transfert et autorise la sortie en ambulatoire, en accord avec l’opérateur (D.6124-101).
Transmission
Relevés de surveillance consignés au dossier et consignes transmises par écrit au secteur d’hospitalisation (D.6124-102).

Un assouplissement existe depuis 2018 : l’article D.6124-98-1 autorise la surveillance en chambre ou dans un espace spécifique adapté, mais sous conditions strictes — anesthésie topique ou locorégionale seule, absence d’incident, chariot d’urgence accessible. Hors de ces conditions, la SSPI reste obligatoire.

Comment un manquement au décret devient une condamnation

  1. 1
    La réclamation

    Le patient ou ses ayants droit saisissent l’assureur, une commission de conciliation et d’indemnisation ou le juge. La réclamation, amiable ou contentieuse, constitue le sinistre.

  2. 2
    L’expertise

    L’expert reconstitue le parcours à partir du dossier : consultation, visite, stratégie écrite, feuille d’anesthésie, relevés de SSPI, transmissions.

  3. 3
    La recherche du manquement

    Chaque obligation du décret est confrontée à la trace écrite. L’absence de trace vaut absence de réalisation.

  4. 4
    La qualification

    Un écart caractérisé fait basculer le dossier de l’aléa vers la faute — et donc de la solidarité nationale vers votre responsabilité personnelle.

La disponibilité de l’anesthésiste

En octobre 2025, la Cour de cassation a validé le licenciement pour faute grave d’un anesthésiste qui prenait simultanément en charge trois patients : un en consultation préopératoire et deux au bloc, sous la seule surveillance de deux infirmiers anesthésistes. La condition légale posée par l’article R.4311-12 — un médecin anesthésiste-réanimateur pouvant intervenir à tout moment — suppose une présence physique au bloc opératoire, et non dans les étages de l’établissement.

La bonne nouvelle

Le respect documenté du décret est votre meilleure défense. Sur l’échantillon de réclamations en anesthésie-réanimation étudié par les assureurs du secteur entre 2017 et 2023, près de huit dossiers sur dix se terminent favorablement pour le praticien. Ce qui fait la différence n’est presque jamais la technique : c’est la traçabilité.

Questions fréquentes

Questions fréquentes sur la sécurité anesthésique

Le décret du 5 décembre 1994 est-il toujours en vigueur ?
Le décret n° 94-1050 a été abrogé en tant que texte autonome en 2005, mais son contenu a été codifié aux articles D.6124-91 à D.6124-103 du code de la santé publique. Ce sont ces articles qu’il faut citer aujourd’hui.
Quel est le délai légal de la consultation pré-anesthésique ?
L’article D.6124-92 impose qu’elle ait lieu plusieurs jours avant l’intervention programmée. La visite pré-anesthésique, distincte, s’effectue dans les 24 heures précédant l’acte.
La consultation pré-anesthésique est-elle obligatoire en urgence ?
Elle est imposée pour toute intervention programmée. En urgence, l’évaluation reste nécessaire mais s’adapte aux circonstances : c’est la traçabilité de ce qui a pu être fait qui protège le praticien.
Combien de personnels faut-il en salle de réveil ?
Le personnel paramédical est affecté exclusivement à la salle, avec au moins un infirmier formé à cette surveillance, si possible un infirmier anesthésiste. À partir de six postes occupés, deux agents au minimum doivent être présents.
Peut-on surveiller un patient hors SSPI ?
Depuis 2018, l’article D.6124-98-1 le permet en chambre ou dans un espace adapté, mais uniquement après une anesthésie topique ou locorégionale seule, sans incident, avec un chariot d’urgence accessible.
Un manquement au décret entraîne-t-il automatiquement une condamnation ?
Non, mais il facilite considérablement la démonstration de la faute. Le décret écrit le standard de sécurité : s’en écarter transforme une discussion sur l’aléa en constat de manquement.
Pour aller plus loin

Pour aller plus loin

Une conformité documentée, une couverture à la hauteur anesthésiste

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